le film
A Rennes
- dimanche 25 mars 18h15 : séance au TNB suivi d’un Débat
- Programmation au TNB du 21 mars au 3 avril
à Paris
- Mercredi 28 Mars
Paris MK2 Beaubourg
débat avec Charles Piaget - F. Demougeot - Dominique Gillier (CFDT - FGMM)
- nombreuses salles du 21 mars au 17 avril
A Dijon
- Vendredi 6 Avril à L’Eldorado débat avec Charles Piaget
les autres séances avec le réalisateurs et/ou des LIP
Un documentaire sur ce conflit historique des années 70
Retour à l’heure Lip
Lip est resté dans la mémoire des militants et de la CFDT comme un moment porteur de l’espoir collectif. Un film, « Les Lip, l’imagination au pouvoir », nous replonge dans l’événement. Trente ans après, les Lip nous parlent encore.
Le parti pris du film est simple : laisser les Lip raconter cette histoire, leur histoire. S’ils sont devenus depuis les héros d’une épopée, ils sont d’abord les acteurs très humains d’un fait social devenu depuis très ordinaire : des militants engagés dans une lutte pour sauver leur emploi et refuser la fermeture arbitraire de leur usine. Le récit de chacun d’eux, remarquablement tissé par le montage du film, est donc d’abord celui de l’enchaînement des faits, et du rôle qu’ils ont respectivement tenu dans l’événement. Le spectateur vérifiera bien vite, au-delà de la succession des témoignages et des images d’archives, que cette histoire-là est bel et bien exemplaire, que le mythe n’est pas usurpé.
D’abord, Piaget, Vittot, Raguenès et les autres sont des personnages forts, des caractères bien trempés qui ont à cœur de raconter leur grève. Qu’il soit précis ou évasif, fier ou modeste, nostalgique ou tourné vers l’avenir, leur récit individuel, au-delà des divergences de vue, des contradictions, des oublis, des regrets et même des rancœurs, est celui du même événement, vécu collectivement.
Peu importe qui a eu l’idée d’occuper l’usine, de cacher 10 tonnes de montres, ou de relancer la chaîne de montage pour vendre la production et assurer un salaire de survie, ou encore de lancer le célèbre slogan emblématique de leur lutte :
« C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie. »
Peu importe qui : ils l’ont fait, ensemble. Chacune de leur voix forme bien le chœur de ce que fut leur lutte, bientôt reprise à l’unisson un peu partout en France et à travers le monde. Car la grève des « Lip » fût d’emblée un symbole. La thèse du film tend même à montrer qu’elle fût une affaire d’Etat lequel brisa l’entreprise en ruinant son plan de redémarrage :
« Lip, c’est fini ! » proclamait le Premier ministre Pierre Messmer en prélude à l’abandon programmé de ce qui avait pris valeur d’exemple.
Pourtant le symbole demeure, et ce documentaire, s’il se refuse à magnifier ou à démythifier l’aventure au risque parfois d’une certaine sécheresse dans l’énoncé, restitue une bonne part de l’invention et de l’audace, du pragmatisme et du rêve qui nourrissent les grandes luttes. Le slogan des « Lip », « C’est possible », n’a jamais été une promesse : c’était et c’est encore une affirmation, au présent.
Emmanuel Dreux
« Les Lip ont vaincu la peur »
Christian Rouaud, réalisateur de « Lip, l’imagination au pouvoir » raconte les à-côtés de son documentaire.
Pourquoi ce film ?
J’ai réalisé un film sur Bernard Lambert, le leader paysan, qui a rencontré une bonne audience auprès des jeunes. Je voulais raconter les années 70 en démontrant qu’elles ne pouvaient s’expliquer par le seul mouvement de mai 68. Les dix années suivantes ont été très importantes avec les luttes pour l’avortement, contre le nucléaire, les comités de soldats, etc. Il me fallait une histoire de héros. J’ai alors pensé à Lip. Je souhaitais faire le portrait de Charles Piaget. Il a refusé d’être le seul à raconter cette histoire. J’ai rencontré les autres personnages et je me suis dit que je tenais les trois mousquetaires qui comme dans le livre étaient quatre : Charles Piaget, l’emblématique leader incontesté ; Roland Vittot, le fonceur, l’indispensable auteur des coups de gueule ; Raymond Burgy, l’organisateur, l’homme de l’ombre ; Jean Raguenes, l’homme venu d’ailleurs, tombé du ciel (NDLR. Il est prêtre), l’emmerdeur et animateur du comité d’action est aussi celui qui ouvre le syndicat aux non syndiqués.
Justement quel est le rapport de force syndical au début du conflit ?
Charles Piaget a construit une section syndicale très forte. Dans les années qui précèdent, la section a eu à faire à Fred Lip, un patron fantasque et difficile à combattre. La CFDT et ses leaders se sont forgés dans ces premiers combats. En mai 68, ils ont expérimenté le travail en commission qui resservira par la suite. Quand le conflit commence, la CFDT est très puissante. Le monde entier s’intéresse aux Lip, mais ils restent d’un calme olympien. Ils ont une gestion exemplaire du conflit, ils ont toujours une longueur d’avance sur leurs « ennemis ». Quand les CRS envahissent l’usine, ils ont déjà évacué « leur trésor de guerre » et les machines pour travailler ailleurs. En 1974, c’est une grande victoire : les Lip obtiennent qu’il n’y ait ni démantèlement ni licenciement !
Votre film relate bien le conflit mais aussi l’époque. Dans quelle ambiance se déroule-t-il ?
Au-delà du « C’est possible, on fabrique, on vend, on se paie », il y a tout un contexte intéressant : la région Franche-Comté, la prégnance du christianisme dans ce conflit. Tous les acteurs sont liés à la religion d’une manière ou d’une autre. Fatima a vécu dans un foyer catholique et Noëlle Dartevelle de la CGT a été formée à la Jeunesse agricole chrétienne. Le film évoque aussi les à-côtés du conflit, la vie de famille par exemple. La femme de Vittot dit bien la difficulté de vivre avec quelqu’un qui sauve le monde mais dont les enfants souffrent faute de le voir plus souvent. Le film montre aussi l’émergence des femmes, leur prise de paroles.
Pourquoi le mot autogestion n’est-il pas prononcé dans le film ?
Ce mot ne signifie rien pour les jeunes aujourd’hui. Et puis, il n’a jamais été question de reprendre l’usine. Les Lip voulaient une solution industrielle. Ils n’étaient pas dans l’application d’une conception politique. Pourtant ils ont subi de fortes les pressions, notamment du PSU (Parti socialiste unifié), pour qu’ils se mettent en coopérative. Et lorsqu’ils ont créé des coopératives, c’est après la fermeture en 1976 et sur la défensive. S’il y a eu autogestion, c’est dans la gestion du conflit en interne.
En quoi ce film peut-il intéresser aujourd’hui les acteurs syndicaux ?
Ce n’est évidemment pas une méthode. Le film est sous-titré « L’imagination au pouvoir ». S’il y a quelque chose à apprendre, c’est que « c’est possible » dans lequel chacun mettait de soi, de ses rêves. Il ne faut pas être naïf pour autant. Comme ils le disent eux-mêmes : « Heureusement qu’on ne fabriquait pas les locomotives ». Il y a aussi le fait qu’ils ont vaincu la peur. Jeannine Pierre-Emile le dit bien : « On était un groupe, on était 800, on était fort. ».
Le film se termine sur « ça c’est une autre histoire ». Y aura-t-il une suite ?
Je ne sais pas. Le fils d’un Lip tourne actuellement un film sur l’après 1976. Mais après la victoire de 1974, les Lip ont été cassés. Je soutiens la thèse selon laquelle Giscard, tout nouveau président et Chirac, tout nouveau Premier ministre, ont eu peur de l’éclosion de dizaines de petits « Lip » partout en France. Il fallait éliminer la menace Lip.
Propos recueillis par Emmanuel Dreux et Didier Blain - CFDT magazine