Michel Bouet a connu la période florissante de Thomson, où l’usine du boulevard Gaston-Birgé embauchait à tour de bras. Une époque bien révolue... Nouveau coup dur pour l’usine angevine qui va voir ses effectifs chuter de 600 à 350 salariés. Michel Bouet se souvient de ses débuts, en 1957.
Michel Bouet avait été embauché comme ajusteur, à Paris, en 1956. Un an plus tard, il rejoignait Angers, pour vivre l’aventure Thomson, prenant très vite des responsabilités au sein de la CGT. « Je me souviens bien de mon arrivée à l’usine, boulevard Gaston-Birgé. Il n’y avait que les piliers et la toiture. Nous avons mis des bâches pour protéger le matériel. »
Une cinquantaine de salariés travaillaient alors sur le site. « Les murs ont commencé à monter et les chaînes à tourner. » L’usine produisait des rasoirs électriques, des tourne-disques et des postes radio. Une seule chaîne était dédiée aux téléviseurs. Mais la production va très vite augmenter. « Pour fêter le millionième téléviseur assemblé, seul les délégués du personnel et les membres du comité d’entreprise avaient été conviés à un pot. J’avais refusé d’y aller. Je voulais que tous les salariés soient invités. J’ai écopé d’un blâme ! »
Le cégétiste a vu, comme il dit, pousser l’usine. « C’est une expérience formidable. J’ai toujours travaillé au même atelier, celui des prototypes. Quand la série couleur a commencé, il fallait 47 heures pour monter un téléviseur. Aujourd’hui, il est assemblé en moins d’une heure ! »
Un emblème de la ville
Il se souvient aussi de pas mal de luttes et de conflits, notamment les grèves de 1968. « En avril, nous avions lancé un appel à la grève. Nous n’étions que 16 à sortir, les responsables syndicaux CGT... Après, en mai, c’est toute l’usine qui est sortie d’un seul coup. C’était l’euphorie. Nous occupions les ateliers et nous avions enfermé son directeur. Les volontaires se disputaient pour lui amener la soupe ! »
Thomson embauche à tour de bras. L’usine devient, en quelque sorte, l’emblème de la ville, au même titre que Bull. Le progrès social est d’actualité. « Beaucoup de jeunes femmes étaient enceintes. Nous avons, par exemple, obtenu une heure par mois, sur le temps de travail, de préparation à l’accouchement sans douleur. Elles étaient également autorisées à partir 5 minutes avant les autres salariés, pour ne pas bouchonner à la sortie... »
Michel Bouet quitte Thomson en 1973, pour prendre des responsabilités départementales à la CGT. Permanent au parti communiste, il est élu adjoint au maire d’Angers en 1977. Une autre histoire. « Quand j’ai quitté l’usine, il y avait 3 000 salariés... Je ne suis pas du tout étonné par ce qui se passe aujourd’hui. » Le militant accuse le « fric qui tue tout ». Il relève que Thomson a commencé à investir ailleurs depuis longtemps. « Dès 1993, on parlait d’investissements en Chine. À partir de là, forcément, des emplois disparaissent... Je suis très inquiet pour l’avenir de Thomson à Angers. »
Jean-Michel HANSEN.
250 postes seront supprimés d’ici juin 2007. La nouvelle a été confirmée lors d’un comité d’entreprise exceptionnel, mardi midi (lire notre édition de mercredi). Le plan social, qui devrait être mis en place le 8 novembre, prévoit 110 salariés en préretraite, 60 salariés embauchés par A Novo et Véolia, 80 départs volontaires. Il ne devrait y avoir aucun licenciement sec.
En cinquante ans, cinq noms différents
L’usine Thomson en 1959, sur la nouvelle zone de la Croix-Blanche. Elle produit des électrophones, radios et télés. Dans les années 1950, le déclin de l’usine Bessonneau (qui a employé jusqu’à 5 000 salariés dans les corderies, tissages puis câbleries métalliques) est compensé par l’arrivée d’industries nouvelles. Angers tire partie de la politique de décentralisation industrielle à partir de la région parisienne.
En 1957, l’inauguration de l’usine du boulevard Gaston-Birgé, sur la zone industrielle de la Croix-Blanche, marque le premier succès de cette politique de renouveau industriel. Trois ans plus tard, Bull regroupe ses neuf usines, dispersées autour de Paris, à Belle-Beille. Pour fabriquer des calculateurs électroniques puis des ordinateurs. D’autres entreprises s’implantent. C’est l’époque des Trente Glorieuses.
Pour autant, les premières ouvrières de Thomson ne sont guère mieux payées que les « filles de chez Bessonneau ». Le problème du fort pourcentage d’emplois faiblement qualifiés se pose déjà.
Thomson vaut 1 franc
Les ouvrières sont majoritaires, recrutées pour leur dextérité, la plupart ayant une formation de couturière. Elles se plaignent d’être transformées, sur les chaînes, en robots. Mai 68 sera vécu comme un point d’orgue de la lutte. Les salariés seront d’ailleurs parmi les derniers à reprendre le travail, au-delà du 10 juin.
L’usine, en évolution permanente, continue d’embaucher pour fabriquer les nouveaux produits. Entre 1981 et 1983, les grèves se succèdent pour refuser le passage du travail en équipe. Les récalcitrants sont licenciés. À partir de 1974, la crise économique entraîne le tarissement des décentralisations, puis la réduction d’activité d’un certain nombre d’entreprises. Thomson voit ses effectifs fondre. En 50 ans, l’établissement aura changé cinq fois de raison sociale : Compagnie française Thomson Houston, en 1957 ; Compagnie française Thomson Houston Hotckles Brandt, en 1971 ; Thomson Brandt, en 1973 ; Serel, en 1983 ; Seipel, en 1985 ; Thomson télévision Angers, en 1991.
Les pertes s’accumulent. Il faut trouver une solution. Le 16 octobre 1996, Thomson SA doit être vendu au groupe Lagardère pour un franc symbolique. Thomson CSF (électronique de défense) serait cédé à Matra, et Thomson multimédia, au coréen Daewoo. La révolte gronde chez les 1 350 salariés, qui fabriquent alors 850 000 téléviseurs de haute technologie par an. « Daewoo vient dans une 2 CV acheter une Rolls Royce ! »
L’affaire ne se fera pas. Le groupe recommence à gagner de l’argent, sous la direction d’un certain Thierry Breton, actuel ministre des Finances. Mais Thomson veut abandonner la branche grand public. Il y a deux ans, un nouvel accord est trouvé avec le constructeur de téléviseurs chinois, TCL. La suite est connue. Angers cessera la fabrication de téléviseurs en 2008. L’usine ne comptera plus que 350 salariés pour assembler de nouveaux produits électroniques.