Les echos - 07/08/08
Les conflits salariaux se multiplient dans les entreprises depuis le début de l’année. Malgré une conjoncture difficile, certains employeurs renouent avec les augmentations générales et prévoient des clauses de revoyure pour compenser l’inflation. Mais des blocages persistent.
Pour l’augmentation générale, ce sera non ! Le 17 juillet, la direction d’IBM France a tranché : les augmentations seront uniquement individuelles et ne représenteront que 1,7 % de la masse salariale. En mai, puis juin, les salariés de Big Blue n’ont pourtant pas hésité à faire grève. Depuis fin 2007, après quelque dix ans d’une relative paix sociale dans le secteur privé, les conflits se multiplient. IBM, Capgemini, La Redoute et même L’Oréal, où les salariés passent pour ne pas être les plus mal lotis du marché... la liste des entreprises touchées ne cesse de s’allonger. Au coeur des revendications, une constante : l’amélioration des rémunérations.
« Avec la mondialisation puis l’instauration des 35 heures, nombre de sociétés ont négocié des blocages de salaires qui commencent à peser sur les salariés, surtout ceux figurant en bas de l’échelle, voire sur certains cadres, explique Philippe Perriot, consultant senior à Towers Perrin. D’autant qu’à cette absence de perspectives d’évolution salariale se sont ajoutées récemment la hausse du pétrole, des produits alimentaires, du logement. » Quant aux mesures gouvernementales déjà adoptées (rachat des RTT, heures supplémentaires, déblocage de la participation), elles n’ont pas calmé une grogne souvent attisée par le contraste entre les profits dégagés par les entreprises et leur politique salariale. « La veille de la négociation annuelle sur les salaires, on nous a annoncé que l’inflation était de 3,6 % et les résultats d’IBM en hausse de 27 %. Et on n’a le droit qu’à 1,7 % d’augmentation. C’est scandaleux ! », s’insurge Jean-Michel Daire, délégué CFDT.
Sentant la tempête se lever, d’autres entreprises ont, elles, commencé à lâcher du lest. Les augmentations générales tendent à réapparaître. Mieux, celles-ci sont parfois assorties d’engagements permettant des ajustements ultérieurs. Ainsi, la GMF a-t-elle inclus dans son accord salarial 2008 une clause de « revoyure ». En octobre, puis en janvier 2009, l’assureur fera le bilan de l’inflation : si, sur l’année écoulée, celle-ci dépasse les 2 % de progression des salaires concédés, l’augmentation sera relevée pour être au moins supérieure de 0,2 % à la hausse des prix mesurée par l’Insee.
Les primes, coup de pouce facile
S’y ajoutent aussi souvent des primes. Cette année, HSBC a accordé une augmentation générale de 1,6 % complétée d’une prime exceptionnelle de 400 euros. Ponctuelles - donc moins contraignantes -, les primes restent l’outil conjoncturel favori des entreprises. Car en plus de récompenser la performance, elles permettent un coup de pouce facile aux bas salaires, souligne Kathy Kopp, DRH d’Accor : « Suite aux excellents résultats de 2007, nous avons versé une prime collective au mérite dans les pays les plus performants en privilégiant les salaires les plus bas. Ceux-ci n’ayant en général pas le droit aux bonus, c’était un moyen d’anticiper un mouvement sur le pouvoir d’achat que nous avons perçu dès la campagne électorale présidentielle. » Vingt-cinq mille personnes gagnant moins de 2.400 euros dont 13.000 en France ont ainsi reçu une prime de 200 euros. Coût de l’opération : 5 millions d’euros.
Autre levier possible : améliorer, comme Accor, les accords d’intéressement. « L’intéressement étant le même pour tous, cela favorise aussi les salaires les plus bas », explique la DRH. Mais cette stratégie paie moins dans les entreprises, nombreuses, dont les bénéfices reculent, et reste inapplicable dans certains secteurs comme l’intérim. « Entre les intérimaires et nos permanents, quelque 180.000 personnes seraient éligibles. La prime de chacun serait alors infinitésimale », déplore Luc Fayet, DRH d’Adecco. Le groupe de travail temporaire recourt donc à un mélange d’augmentations générales et individuelles. Avec une originalité cette année : l’augmentation générale a été réservée aux salaires inférieurs à 3.000 euros, et modulée selon quatre tranches de rémunération. « Cela afin de donner un peu plus aux bas salaires qu’aux salaires médians et de permettre un rattrapage », explique Luc Fayet. Améliorer les rémunérations nettes sans forcément toucher aux salaires bruts - soumis à imposition -, tel reste « le vrai challenge de demain » pour Adecco, qui étudie déjà deux possibilités d’« optimiser les bulletins de paie » : une révision des accords avec les mutuelles afin d’abaisser les cotisations des salariés, et une éventuelle contribution à leurs frais de transport, prévue pour être discutée avec les syndicats à la rentrée.
ARIELLE GONCALVES
Les cadres veulent gagner plus mais pas à n’importe quel prix
Les echos 07/08/08
Selon une étude de l’Ifop, la moitié des cadres se disent mécontents de leur niveau de salaire. Mais ils sont peu nombreux à vouloir monnayer leurs RTT.
La grogne monte aussi chez les cadres, comme l’illustre un sondage réalisé pour « Les Echos » par l’Ifop avant même l’adoption de la loi sur les 35 heures [1]. Si 92 % des cadres s’estiment globalement contents de leur situation professionnelle, il ne s’agit que d’une satisfaction « de façade » (seuls 44 % sont très satisfaits de leur situation, contre 48 % plutôt satisfaits), masquant de sérieux éléments de récrimination, indique Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut. En tête de ces éléments : le niveau des salaires, jugé insuffisant par un cadre sur deux. Mais aussi l’absence de perspectives. « Seuls 39 % des cadres sont satisfaits de leurs perspectives d’évolution de carrière et 51 % des formations reçues. Sur ces deux points, la machine est grippée. Ce qui rend d’autant plus insupportable la question des salaires », analyse Jérôme Fourquet.
« Un rôle de soupape »
Autre conséquence : l’érosion de la motivation (37 % des sondés admettent être démotivés) et de la confiance des cadres en leurs directions (surtout celle des ressources humaines, en chute de 6 points sur deux ans, à 57 %). A contrario, la confiance dans les collègues progresse (+ 10 points, à 93 %). « Ils serrent les rangs face à une gestion à court terme qui heurte leur vision de l’entreprise », explique Jérôme Fourquet. Et deux tiers d’entre eux se disent stressés. C’est sans doute pourquoi ils restent très attachés à leurs RTT : sur 75 % de bénéficiaires, moins d’un sur deux (49 %) souhaite céder tout ou partie de ses jours. Etparmi eux, une faible minorité (12 %) se dit prêt à monnayer la totalité des RTT, les autres ne concédant à sacrifier que quelques jours.
Les cadres estiment travailler déjà beaucoup : 78 % assurent effectuer des heures supplémentaires non rémunérées. « Le concept du « travailler plus pour gagner plus » ne séduit qu’une partie des cadres, analyse l’Ifop. Car, malgré des disparités significatives (25 % des cadres n’en ont pas, 39 % en ont moins de 11 jours, 37 % plus de 11 jours), les RTT jouent un rôle de soupape de sécurité face au stress. » D’où un risque de tensions futures, avertit Jérôme Fourquet, « si les entreprises saisissent massivement la possibilité que leur donne la loi sur les 35 heures de tout remettre à plat ».
A. G