Heureusement, la suite de l’histoire fut bien plus heureuse que prévu, même si elle ne fut pas sans encombre. Aujourd’hui, Thomson se retrouve confronté à nouveau à un problème stratégique majeur. Il ne fait aucun doute que son repositionnement dans les solutions vidéo, c’est-à-dire la mise à disposition d’équipements matériels et logiciels pour les professionnels, a été mené à bien. Le sujet à venir n’est donc pas du tout celui d’une réorientation en matière de produit, mais bien plus de savoir avec qui et comment s’allier. Pourquoi ? Parce que le monde industriel de ce secteur va connaître une vague de concentrations quasiment sans précédent autour de trois grands types d’entreprises : des américaines comme Cisco, des franco-américaines comme Alcatel-Lucent ou européennes comme Ericsson, et des chinoises comme Huawei. Thomson n’est pas mal placé mais il ne peut demeurer seul, car il ne représente qu’un maillon isolé d’une chaîne qui va se trouver progressivement unifiée sous la houlette d’entreprises gérantes telles que celles évoquées.
En effet, la concurrence entre équipementiers de réseaux va porter, dans les années qui viennent, sur la fourniture de solutions globales appelées "triple play", c’est-à-dire combinant voix, données et images. On parle depuis presque dix ans de ce mouvement de "convergence" des technologies de l’information, puisque c’était le cheval de bataille de Jean-Marie Messier au temps de sa splendeur. Mais c’est devenu maintenant la réalité du marché et Thomson possède un atout formidable qui le rend indispensable : sa compétence technologique pour ce qui concerne la vidéo
Or, dans toute rupture technologique, ce qui compte, c’est d’être le premier à offrir des produits et services, tout simplement parce que la technologie qu’on impose agit comme une sorte de barrière à l’entrée pour les autres. Et, dans les activités intéressant Thomson, ce résultat est encore renforcé par l’existence d’économies de réseaux, qui donne un puissant avantage concurrentiel à celui qui possède la plus grande base de clients utilisant sa technologie.
Une entreprise a déjà pris une avance considérable, c’est Cisco. Les autres, notamment les européennes, sont confrontés à une double menace : technologique de la part du leader américain et commerciale sur des solutions plus traditionnelles du côté des chinois. Pourquoi ne pas imaginer alors que l’Europe, qui dispose de formidables équipementiers, et qui a su montrer dans l’industrie du mobile une compétence technologique et commerciale exceptionnelle, n’essaie pas de reconstruire un leadership en la matière ? Rien n’est fait, bien entendu, mais bien des alliances sont possibles. Des négociations avaient été lancées avec Alcatel. On peut imaginer que les derniers événements en matière de management du groupe ont ralenti significativement ce type de discussions.
Ce n’est évidemment pas aux observateurs extérieurs de définir ce que doivent être les meilleurs choix de partenaires pour Thomson. Mais ce qui peut être rappelé, c’est que ce groupe est solide, s’appuyant sur trois grandes activités qui lui permettent d’être, en vidéo, un acteur global et qu’il faut toujours aller avec ambition vers celui qui ressent le plus le besoin de s’associer avec vous. Cela signifie de conserver la totalité du groupe, de miser sur une stratégie d’alliance, de privilégier les européens et d’asseoir définitivement la solidarité actionnariale.
La crise financière que nous traversons sera un formidable accélérateur des restructurations industrielles et peut être l’avertissement solennel pour les grandes entreprises des pays du Nord qu’elles doivent, pour survivre, conserver et développer des technologies dans les secteurs porteurs. La fourniture de réseaux, au sens le plus complet du terme, aux entreprises puis aux consommateurs de multimédias, est une illustration parfaite des technologies d’avenir qu’il faut maîtriser. C’est dire si Thomson se trouve confronté, à nouveau, et cette fois-ci dans d’excellentes conditions, à un choix stratégique qu’il faut mener avec rapidité et ambition.
Par Gilles Le Blanc, professeur d’économie à l’École des mines de Paris, Jean-Hervé Lorenzi et Olivier Pastré, membres du Cercle des économistes.