Quelques affaires retentissantes, comme l’exportation controversée du Clemenceau vers l’Inde, ou le déchargement de substances toxiques en Côte d’Ivoire par le navire Probo-Koala, ont récemment mis en lumière le transit de déchets dangereux des zones riches vers les pays en développement. Mais nous y envoyons aussi nos vieux frigos, téléphones, télévisions, écrans ou imprimantes...
Le BAN a révélé, au cours de plusieurs enquêtes en Chine, les conditions "primitives" dans lesquelles ces déchets sont recyclés sur place. Pour en extraire les métaux convoités - or, argent, cuivre, acier -, des travailleurs désossent les appareils et brûlent certains composants, sans aucune protection contre les produits toxiques qu’ils contiennent.
Une enquête menée à Lagos, capitale économique du Nigeria, en 2005, a mis en évidence l’arrivée, tous les mois, de centaines de conteneurs remplis de matériel électronique essentiellement destiné au marché de l’occasion. "Mais 75 % de ce qui est déchargé est en fait inutilisable, relève Jim Puckett. Il s’agit bel et bien de déchets." D’après les relevés effectués sur les étiquettes, ces matériels proviennent pour 45 % d’Europe, 45 % des Etats-Unis, et 10 % du Japon et d’Israël. Inutilisables, ils terminent abandonnés dans les cours d’eau et les marais, où ils contaminent lentement les eaux, ou sont entassés dans des décharges à ciel ouvert dont les fumées toxiques s’échappent à longueur d’année.
Côté chiffres, c’est le grand flou, puisque les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) ne sont pas distingués du reste des ordures. Un rapport du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) estime de 20 à 50 millions de tonnes la production annuelle de DEEE. Leur taux de croissance, de 3 % à 5 % par an, est élevé. Il est dopé par les durées de vie de plus en plus courtes des appareils dues aux innovations technologiques incitant au renouvellement rapide. Selon Greenpeace, la durée de vie moyenne d’un ordinateur est passée de six ans à deux ans entre 1997 et 2005. Celle d’un téléphone mobile n’atteint pas deux ans.
Dans l’Union européenne, un programme de contrôle des exportations, baptisé Seaport Project, a été mis sur pied dans treize pays européens. Quelque 25 000 documents d’exportation ont été contrôlés et plus de 4 000 conteneurs inspectés entre septembre 2004 et mai 2006, dans 27 ports. Un quart contenait des déchets, dont la moitié était exportée illégalement. Ils contenaient des DEEE, mais aussi des pneus lisses, des transformateurs, des sacs plastique...
"Des quantités considérables sont en jeu, commente le lieutenant Frédéric Thomas, chef du département des relations internationales à l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp). Rien qu’au Havre transitent 2 millions de conteneurs par an. A Rotterdam, 5 millions."
Comment juguler ce trafic ? Au départ des Etats-Unis, les exportations sont légales, puisque ce pays n’a pas ratifié la convention de Bâle, qui soumet les exportations de déchets dangereux à de strictes conditions, voire interdit complètement certains transferts. En revanche, l’Europe l’a ratifiée. Encore faut-il la faire respecter. Aujourd’hui, en dehors du Seaport Project, le contenu des conteneurs exportés n’est pas souvent vérifié. Les services des douanes sont surtout attentifs à ce qui entre en Europe, moins à ce qui sort. De plus, les DEEE sont souvent exportés en tant que matériels réutilisables ou recyclables, ce qui leur permet d’échapper à la réglementation.
"Même si ces produits ne sont pas exportés en tant que déchets, ils le deviennent vite, commente le BAN. Développer le recyclage est un bon objectif, mais sans contrôle, il peut permettre de contourner la réglementation." Selon cette ONG, les appareils devraient être testés avant d’être expédiés à l’autre bout du monde.
Repérer les expéditeurs est une tâche complexe. "Quand on tente de remonter jusqu’au propriétaire des cargaisons, on tombe sur des sociétés écrans, expliquent les enquêteurs de l’Oclaesp. Concrètement, c’est au moment de la collecte que les problèmes peuvent apparaître. Certains intermédiaires se font payer pour récupérer les DEEE auprès des entreprises ou des collectivités, et au lieu de les envoyer au recyclage ou à l’élimination, ce qui a un coût, ils les vendent en Asie ou Afrique", explique M. Thomas. Sur de gros volumes, l’activité peut être lucrative. C’est une délinquance à peu de risques, compte tenu de la faiblesse des contrôles et des peines encourues.
Les pays récepteurs tentent de se protéger, mais ils ne disposent pas toujours, eux non plus, des moyens suffisants. "La Chine interdit les importations depuis 2002, relève Zeina Alhajj, responsable de la campagne "toxiques" de Greenpeace International. Mais c’est un très grand pays, de nombreux sites sont illégaux, et la demande ne baisse pas." Et les flux se déplacent vers l’Inde.
A travers deux directives, l’Europe est en train de mettre en oeuvre une réglementation visant à tarir le problème à la source. La première vise à collecter séparément ces déchets, afin de les traiter et de les recycler. La seconde oblige, depuis le 1er juillet 2006, les constructeurs d’équipements à éliminer certaines substances dangereuses des équipements électriques et électroniques. Cette réglementation aura un impact mondial, la plupart des fabricants commercialisant leurs produits sur tous les continents. Cependant, certaines substances dangereuses sont toujours autorisées. Et tous les appareils vendus avant 2006 restent à éliminer.